Tristesse de la Terre, Eric Vuillard

Publié le 27 Novembre 2014

Le sang des Peaux Rouges.

 

        Éric Vuillard exerce deux métiers dans la Tristesse de la Terre. A la fois historien et romancier, l'auteur rend compte de faits avérés et apporte aussi des détails fictifs pour mieux nous transporter dans son univers. L’histoire principale se centre sur Buffalo Bill, de son vrai nom, William Cody.

Buffalo Bill était un cow-boy, c’est un fait. Il a combattu les Indiens durant de nombreuses batailles. Mais c’était aussi et surtout un employé de chemin de fer à qui on a un jour proposé de « jouer son rôle lui-même. » Il décide de mettre en scène des batailles opposant Indiens et Américains, dans le Wild West Show : la plus grosse machine à fric de l’époque minutieusement dirigée par un imposteur dont la « vie sera la parodie de sa vie. » Tous les jours, il rejoue sans cesse des combats qu’il n’a parfois pas vécus, devant un public qui en redemande encore et encore. « Ainsi on raconte que Buffalo Bill, ayant joué des dizaines de fois […] la bataille de Little Big Horn, croyait vraiment, à la fin de sa vie, y avoir participé. » Ce public ne pense pas une seconde qu’au moment où un acteur tombe de son cheval pour rendre la scène plus réaliste et attrayante, de vrais Indiens sont abattus. Ne pouvant plus se relever, ils mêlent leur existence à celle de la terre battue et sèche. Le titre, Tristesse de la Terre, parle de lui-même. Il est révélateur de toute la poésie présente dans le livre. Ce n'est pas tellement le mot « tristesse » qui conviendrait, mais plutôt « massacre de la Terre », une fois le livre refermé. Le plus ironique est sans doute la place des acteurs au sein du Wild West Show. Ils n’étaient pas recrutés au hasard, la plupart étaient Indiens et avaient vécu ce qu’ils mimaient. Ils rejouaient sans cesse leur mort pour un dollar par personne. Mais il y avait aussi de parfaits acteurs, au sens propre du terme, qui mettaient tout leur talent à rendre crédibles pour le public et pour eux-mêmes les « boniments qu’ils contaient » sans « jamais avoir mis un pied dans l’Ouest ».

Ce livre est bouleversant. Il s’agit moins de faire voyager le lecteur dans les contrées sauvages des États-Unis que de lui ouvrir les yeux sur ce que l’homme peut détruire, avant de se détruire lui-même. On est bien loin des contes pour enfants sur les Indiens et les cowboys, des arcs contre les fusils, des plumes contre les chapeaux… Là-bas, les « enfants pleurent » lorsque des policiers viennent décimer les dernières tribus indiennes qui ont fait ce que l’Amérique a de plus épique à raconter. D’une certaine façon, l'auteur dénonce les reality shows, ces spectacles qui abreuvent le spectateur de ce qu’il a envie de voir, sans jamais lui laisser le temps de réfléchir. Ils déshumanisent les acteurs alors que derrière les faux-semblants se cachent de vraies blessures. Il s'attaque aussi à l’industrie du spectacle en général et on ne sait plus vraiment qui est responsable : la demande toujours plus extravagante du public ou la soif d’argent des hommes d’affaires ? Éric Vuillard a la délicatesse des mots à résonance polémique. Il parvient à révolter le lecteur avec cette légèreté comparable à celle d'un danseur classique qui interpréterait la pire des tragédies. Tristesse de la Terre dérange nos certitudes et c’est sûrement ce qui en fait un bon livre.

Kelly, 1L

 

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Rédigé par Lettres

Publié dans #Critiques littéraires - Goncourt 2014

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